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L’Eglise réformée de Bordeaux s'interroge sur les oeuvres

« Votre œuvre est-elle encore une oeuvre de l'Église ?». Question délicate posée par « Une Église pour témoigner »*, aux responsables des oeuvres sociales protestantes bordelaises. Résultat : un panorama dense et vivant de l'engagement protestant dans le domaine social.

L’ éditorial de Ded Klingebiel, intitulé "Témoigner", donne le ton : Protestants réformés, nous refusons le prosélytisme, proclamons la gratuité de la Grâce, et nous engageons humblement dans l'aventure commune de la vie dans notre société. Il remarque aussi qu'à Bordeaux, l'Église est bien plus connue par ce qu'elle fait, dit et met en pratique dans la cité que par son activité cultuelle. Paradoxalement, ajoute-t-il, ce ne sont pas nos motivations, mais nos actions, qui intéressent les pouvoirs publics.

Priorité au témoignage

Pour sa part, Jean-Pierre Bouscharain, le président du Conseil d'Administration de Bagatelle, commence par retourner la question : les premiers à se la poser sont ceux, qui membres de l'Église, donnent de leur énergie et de leur temps pour que cette oeuvre continue (depuis le XIXe siècle) à porter témoignage. Chaque fois qu'un débat a lieu, affirme-t-il, la position n'est arrêtée qu'en considération de la mission de témoignage des valeurs évangéliques que les Fondateurs ont assignée à l'oeuvre.

Il remarque aussi qu'à l'extérieur, Bagatelle est en général considérée comme une oeuvre protestante : on entend souvent parler d'aller "chez les protestants", ou de ce qui se fait "chez les protestants" et c'est un signe fort de reconnaissance. II n'en va bien évidemment pas de même pour les financements, les besoins de la Fondation étant sans proportion avec ce que les fidèles pourraient apporter.

Comme si on avait honte d'être protestants

Hélène Lapeyre, assistante sociale au Diaconat de Bordeaux, insiste tout particulièrement sur le travail avec des bénévoles, qui n'ont pas de culture de métier, pas le même vocabulaire, mais dont la jeune diplômée qu'elle était il y a dix ans a appris à reconnaître les qualités d'expérience. Fraîchement diplômée de l'École Normale Sociale de Paris, Hélène se souvient qu'après son entretien d'embauche au Diaconat, elle s'était empressée d'acheter un livre sur les Protestants. :Aujourd’ hui, elle ne renoncerait pour rien au monde à l'ouverture, à la réflexion et à la respiration apportés par l'éclairage théologique.

Savoir trouver les mots

À l'opposé, Olivier Bresch, président du Conseil d'Administration du Foyer pour Tous, reste très catégorique : le fonctionnement avec des fonds publics ne permet pas de tenir un discours confessionnel et l'animation n'a pas mis en place les conditions favorables à un témoignage explicite de l'Évangile.

Cela étant, le Foyer pour Tous reste une oeuvre protestante; non seulement par ses statuts et la composition de son Conseil d'Administration, mais surtout par la qualité du travail éducatif accompli : respect des personnes et de leurs libertés individuelles, incitation à l'autonomie à la responsabilité, notamment en matière de santé, à l'effort dans le travail, au respect des engagements pris.

À propos du projet d'extension du foyer (85 logements neufs rue Décats à Bordeaux), Olivier Bresch a le sentiment d'offrir à l'Église Réformée de Bordeaux un nouvel outil de travail au service des jeunes de 16 à 25 ans. Il lance un appel : "sachons trouver les mots pour donner une meilleure lisibilité à nos actions de développement en faveur de la jeunesse".

Mettre l'Évangile en pratique

Pascal Vernier, le pasteur mis à la disposition du Foyer Fraternel pour gérer ce qui est devenu une entreprise sociale de 26 salariés et 50 bénévoles, n'y va pas par quatre chemins : "Le Foyer Fraternel serait-il passé à l'ennemi ? Aurait-il vendu son âme ? Se serait-il inféodé à un système laïc devant lequel il serait bon de cacher l'étendard originel de la foi ?" La réalité est beaucoup plus simple, s'empresse-t-il de répondre. Le Foyer Fraternel reste fidèle à la mission qui a présidé à sa création par L'Église Réformée en 1951 : déployer dans les quartiers Nord de Bordeaux une oeuvre qu'elle désirait profondément diaconale, en complément d'un discours plus théologique. Tout en insistant sur la force que donne l'exercice d'un ministère collégial, Pascal Vernier n'hésite pas à affirmer le caractère irremplaçable de la présence pastorale. Et son propos en fait bien saisir l'enjeu : que les usagers du Foyer y trouvent une place et une expression de cette certitude de vie où la question de Dieu et du service se pose de façon concrète de mille et une manières (justice sociale, solidarité, tra­vail, partenariat, visions politiques, etc.). Le service social produit au Foyer en toute gratuité, est offert dans l'expression de la Grâce de Dieu pour tous, sans idée de marketing religieux (prosélytisme) pour celles et ceux qui le mettent en oeuvre.

Pour Pascal Vernier, cinquante années de présence et d'actions sociales, de rigueur et de transparence, d'appartenance à des réseaux institutionnels et associatifs, prises de positions publiques, articles de presse, luttes pour les plus petits, parlent infiniment plus, et du Foyer Fraternel et de l'Église que bien des discours.

À mauvaise question, bonnes réponses

"Votre oeuvre est-elle encore une oeuvre d'Église ?" Question délicate autant qu'indélicate, pertinente autant qu'impertinente, mais certainement courageuse. Peut-être seulement mal formulée... À la lecture des témoignages livrés par "Une Église pour témoigner", une chose est certaine : chacune à sa manière, les oeuvres sociales issues du protestantisme bordelais témoignent concrètement de l'Évangile et sont à ce titre une manifestation de l'Église. Quant aux questions qu'elles nous renvoient en retour, elles interrogeront sans doute l'Église Réformée de Bordeaux sur la qualité de son témoignage.

Par Serge Guilmin et Richard Bennahmias.

Ensemble n°182 / Mai 2003

* Journal de l'Église Réformée de Bordeaux - n° 68 - février 2003