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Loin des caméras et des micros

Quartiers sensibles : oser la proximité

Pour Didier Chastagnier, officier de l'Armée du Salut travaillant dans le quartier de l'Elsau à Strasbourg, et Arnaud Stoltz, pasteur luthérien à la Meinau, il n'y a pas de remède miracle à la violence des quartiers. Mais un long travail de remaillage du tissu social à accomplir, dans l'ombre et la patience.

Dans les quartiers de l’ Elsau et de la Meinau à Strasbourg, pourtant réputés « chauds », la situation est contenue. « On n'a pas attendu que ça explose partout en France pour être présents sur le terrain depuis les années », disent de concert Didier Chastagnier de l'Armée du Salut et Arnaud Stoltz de l'Eglise luthérienne. Et si la situation n'est pas plus explosive à Strasbourg, si elle ne s'embrase pas, c'est sans doute grâce à l'important tissu associatif et ecclésial existant.

Les événements récents ne les ont pas découragés mais les ont encore rapprochés de ces familles qu'ils côtoient au quotidien. En effectuant de nombreuses visites, Arnaud et Didier ont remarqué à quel point l'image des quartiers que renvoie la télé ravive les plaies et le désarroi. Les gens sont profondément blessés par les propos tant relayés sur la « racaille à karchériser». «Leur seule identité, puisque la plupart sont sans travail, c'est leur quartier, Si on attaque le quartier, on les attaque eux, personnellement. » Les deux pasteurs sont donc particulièrement à leur écoute aujourd'hui, attentifs à donner des paroles qui relèvent et redonnent espoir. Tous les deux insistent sur l'importance de la clar­té et de la gratuité. A chaque contact, ils annoncent clairement qu'ils viennent de la part de l'Eglise protestante, ne cachent pas leur identité et leur attachement au Christ. Mais ils respectent les convictions et la foi de leurs interlocuteurs.

« Le rôle de l'Eglise, ici, ce n'ets pas de remplir les bancs du dimanche matin, mais d’ouvrir les portes, d'apporter de l'oxygène, d’être dans la gratuité et d'établir des relations. La plus belle paroisse, c'est la rue, n'hésite pas à dire Didier. Et quand j'ouvre mon local, je les fais entrer dans le salon. »

Produire du lien

«Le gouvernement est sur le registre de la paix sociale et pas du lien social, dit encore Arnaud. On peut bien sûr acheter la paix et la tranquillité en faisant de la répression. Mais on ne peut pas acheter des relations et du lien. Mon travail à moi, c'est de produire du lien et d'aller vers plus de vie. » Ce travail-là se fait dans l'ombre, loin des caméras et des micros. Pour Arnaud et Didier, un travail relationnel ne s'institutionnalise pas. Si la plupart des protestants font un patient travail de fourmi, sans grande publicité, c'est pour ne pas invali­der cette action en l'obligeant à des résultats. « Dans la relation, il faut rester dans la gratuité. Les résultats viennent par surcroît, quand on a donné de soi. »

La spiritualité est-elle performative dans les quartiers ? « Tout dépend de ce qu'on appelle spiritualité, répond Arnaud. Si la spiritualité est liée à la vie, alors oui, on a une parole de vie et de libération à proposer. Les Béatitudes, par exemple, sont un programme d'action révolutionnaire. Si on traduit « heureux » par « en marche », on peut dire aux gens qu'il y a des perspectives, un chemin à faire, même si c'est dur. On peut leur dire qu'on peut se libérer de l'esclavage de l'assistanat, entre autres. »

Didier Chastagnier rappelle que dans l'Evangile, le royaume de Dieu n'est pas spectaculaire, mais extra ordinaire. Leur travail dans les quartiers, c'est une accumulation de petites fidélités, de petites graines semées qui finissent par porter du fruit. Jamais de coups médiatiques, de grandes promesses et de belles déclarations d’intention, mais une action humble sur le terrain pour garder le contact avec les familles, encourager les enfants à travailler à l’école en organisant des aides aux devoirs, des clubs de jeunes pour discuter et apprendre le respect.

Pour Didier et Arnaud, le quartier n’est pas une fabrique à désespérance, c’est aussi un esprit village, avec une solidarité et une convivialité dans les rencontres qu’on oublie toujours de mentionner. « Il y a des gens formidables ici. Des adultes responsables qui vont à la rencontre des jeunes. Des mamans courageuses qui élèvent leurs enfants dans des conditions d’une précarité incroyable. Moi je refuse de baisser les bras », poursuit Didier. Cette explosion de violence et de révolte me donne au contraire envie de me démultiplier pour que des actions positives se développent partout en France. Il faudrait que chaque paroissien aille voir son pasteur et lui dise : « Et nous, quand est-ce qu’on s’engage pour que ça change dans les quartiers ? » A Actions Quartiers, nous sommes prêts à assurer des formations pour qu’un travail nouveau naisse dans d’autres lieux. Dieu n’appelle pas des gens capables. En revanche, je suis convaincu qu’il rend capables ceux qu’il appelle ».

Propos recuellis par Patricia Rohner-Hégé et Daniel Poujol

Le Messager n°47/2005