Retour à Protestantisme et société

Retour à l'accueil

L'Entraide protestante

Revue Autres Temps, cahiers d’éthique sociale et politique N°56/ Hiver 1997-1998

Les diaconats de paroisse.
Fonctions anciennes, enjeux nouveaux

Bernard Rodenstein,
Assocation Espoir–Colmar,
président de l’Entraide protestante

Je souhaite, comme le titre de mon intervention y invite, laisser délibérément hors du propos la question des oeuvres ou encore des établissements et institutions, constituent pourtant un secteur non négligeable de notre diaconie.
Ce qui m’occupe, c'est l'évolution de cette diaconie qu’ il est difficile de définir, tant son champ et ses modes d’interventions sont récents, imprécis, diversifiés et en constante mutation.
Vous avez contourné la difficulté en parlant des diaconats de paroisse. Dans notre jargon, nous parlons aussi de diaconie légère, souple, mobile, voire prophétique, mais non sans irriter Ies acteurs du monde institutionnel qui supportent mal qu’à contrario nous laissions transparaître la lourdeur, la rigidité, voire le conservatisme de leur branche. Et on les comprend car les clivages, et il en existe, ne sont pas aussi facilement repérables.
De quoi parlons-nous ?
D'un ensemble de services, d'associations, de lieux d'accueil qui se sont constitués principalement depuis les années 70, avec la multipli­cation progressive des situations de précarité, d'exclusion, de pauvreté. II ne s’agit pas de de créations nouvelles. Sous l'effet violent et massif du chômage, de l'éclatement des liens sociaux, du ralentissement des capacités et de la volonté intégratrice de la France et des insanités des politiques d’urbanisme et du logement, beaucoup d’organisations caritatives existantes ont tenté de faire face et se sont converties peu ou prou.
La naissance de l'Entraide protestante, la Fédération nationale première formule qui a regroupé les diaconats paroissiaux et les associations souvent issues des milieux paroissiaux, correspond à la fois à l'explosion des précarités, au développement des initiatives publiques et privées et au besoin très vite ressenti de disposer d'un lieu de réflexion, d'échange sur les pratiques et de concertation en vue des débats indispensables à avoir avec les pouvoirs publics et avec l'opinion publique. Il est clair que le réflexe premier a été assez généralement celui de la pitié ou de l'indignation. La vue de la misère est encore et toujours insupportable parce qu'elle fait peut - pour soi-même et parce qu'elle heurte les convictions forgées par des siècles de culture judéo-chrétienne et humaniste. Les vagues successives de licenciements, les situations de surendettement, les expulsion, de locataires, on plutôt l'insolvabilité des candidats au logement social, la fragilité des solidarités familiales, ont jeté un nombre important de personnes dans la rue, ont déstabilisé des quartiers entiers et contribué à créer un peuple de personnes livrées à elles-mêmes, condamnées à la mendicité et aux stratégies de survie. L’augmentation des comportements déviants et auto - destructeurs est une autre forme de réponse à l'exclusion subie. Les pouvoirs publics, sensibles aux argumentations économiques qui ne voient le salut des hommes, de certains hommes, que dans le « remusclage » de l'appareil industriel, commercial et financier, ces pouvoirs publics qui tous les 6 mois voient le bout du tunnel, commencent par mentir et par temporiser.
Ce ne serait qu’une mauvaise passe. Contre toutes les statistiques qui tracent la courbe ascendante du chômage, ils s'obstinent à faire croire au miracle. Le temps passe. Le mal s'aggrave. Les tensions sociales augmentent. Les incompréhensions s'installent. C'est le temps du doute, de la morosité ; mais aussi des drames individuels.
Dans le privé s'ouvrent des permanences d'accueil, des restos du coeur, des abris de nuit, des vestiaires, en un mot la charité se mobilise ; l'urgence permet de tout faire, exige même de tout faire.
Oserai-je dire que ce mouvement a été du pain béni pour des Églises et pour des chrétiens qui retrouvaient une raison d'être, leur véritable identité et leur capacité de mobilisation ?
J’ose en tout cas dire que l'élan n'a pas été général. Les paroisses ont diversement réagi et certaines se sont divisées sur cette question.
Leur appartenait-il de faire du social ?
Car c’est de cela qu'il s'est agi très vite.
Dans un état laïcisé, il n'était pas question de laisser un problème aussi crucial entre les mains des spécialistes de la charité.
De toute façon, l'ampleur des problèmes commandait une action publique avec de l'argent public et aussi des règles du jeu.
Les Églises et la diaconie ont aussi trouvé sur leur chemin les nouvelles donnes du pouvoir médiatique.
Sans média, pas de charité et pas de mobilisation de l'opinion. Les gens du spectacle n'ont pas été les derniers à le comprendre et à s'engouffrer dans la brèche.
Coluche, pour ne citer que le plus célèbre et peut-être aussi le plus authentique, a eu autant sinon plus d'audience que l'abbé Pierre. Pour entraîner les foules dans un mouvement de solidarité forte, mieux vaut être une vedette qu'un obscur diaconat paroissial.
L'État et les collectivités se sont d'abord frottés les mains. Tant mieux, si le privé est capable de drainer de l'argent et d'occuper le devant de la scène ! C'est autant d'économisé et on oublie de se demander : mais que fait donc l'État '?
L’État s'est engagé . A tort et à travers. Des mesures sont tombées dans tombés les domaines.
Il y a eu du bon, du moins bon et du très mauvais.
Le tout dans une improvisation permanente où l'effet d'annonce l'emportait largement sur le contenu réel et sur les capacités d'application. Pour l'orchestration du tout, la pagaille a été la règle. Le pilote n'a pas toujours été clairement désigné. Parfois il y en a eu trop. Où les choses sont devenues sérieuses, c'est avec le R.M.I. Faire une loi garantissant à chaque citoyen un filet de sauvetage a d'abord été l'occasion d'une réflexion coordonnée au niveau de la puissance publique. Une prise de conscience de l'ampleur du problème a eu lieu. Tous aussi, ou presque, furent unanimes pour penser que la solution était trouvée.
C'était mal connaître la profondeur et la complexité du problème.
Le R.M.I. est une rustine et un révélateur.
La rustine pour les personnes qui le touchent, et un révélateur de la formidable fracture sociale que beaucoup d'élus et d'acteurs soi-disant responsables ont sous-estimée, voire ignorée. Le R.M.I. coûte cher. Trop cher, clament depuis quelques années les gestionnaires.
Inefficace de surcroît, disent les réalistes, qui considèrent que beaucoup de bénéficiaires ne sont pas insérables, quoi que l'on fasse.
L'enjeu, depuis la campagne présidentielle de 1995, est devenu clairement Politique.
L'opinion publique est angoissée. Le phénomène de l’exclusion n'est pas maîtrisé. Certaines banlieues sont des poudrières.
A part Jacques Chirac qui voit s'amorcer un cycle long de croissance forte et continue, personne ne voit la sortie de France, ni en Europe, ni dans le monde.
Mais il faut rassurer cette opinion publique.
Il faut la convaincre qu'on tient le bon bout.
Et en même temps, il faut convaincre la Bourse, les marchés immobiliers et le marché tout court, que quoi qu'il arrive, l'État et les collectivités seront sages. Qu'ils ne mettront pas trop d'argent dans ce tonneau des Danaïdes.
L'impôt est mieux utilisé à soutenir des investisseurs qu'à faire la charité à des personnes qui n'en « valent pas la peine ».
Dans ce contexte, on nous annonce les nouveaux gadgets : la loi­cadre contre l'exclusion et le pacte pour la ville.
Pardonnez-moi cet excursus rapide et brutal sur l'environnement social, économique et politique, mais il était indispensable de rappeler que c'est dans ces réalités, tragiques pour beaucoup, et à terme pour la société, que se situe une part non négligeable de la diaconie d'aujourd'hui.
L'ordre du jour de la diaconie lui est imposé par les souffrances des hommes et par les injustices qui la génèrent.
L'effort que déploie notre Fédération vise à informer et à former les services de la diaconie au sujet de la réalité de ces problèmes et à bâtir ensemble des réponses à court, à moyen et à long terme. Pour résumer brièvement nos convictions à ce jour, nous avons élaboré une charte qui énonce ce qui suit :
- les souffrances des hommes ne sont pas dues à la fatalité. Elles sont le fruit de l'injustice et de désordres structurels qu'il s'agit d'analyser et de dénoncer ;
- l'aide immédiate à la personne doit être offerte avec le souci du respect de sa dignité d'être humain à part entière :
- à moyen et à long terme, il s'agit de révéler autant que faire se peut les enjeux pour les individus et pour la société entière ;
- au nom d'une fraternité bien comprise, en tout cas dans la fidélité à l'Évangile de Jésus-Christ, nous pensons et nous agissons en vue d'une réconciliation de l'humanité entière ;
- contre les préjugés qui régissent les conceptions inégalitaires, élitistes, voire fratricides, nous affirmons, avec d'autres, que toute vie est à considérer avec respect et doit bénéficier de l'ensemble des droits qui forment le cadre de notre commune protection et de l'épanouissement auquel nous aspirons ;
- Le virage de la diaconie, celui qu'elle ne doit pas rater sous peine de devenir complices des puissances qui asservissent et qui écrasent, ce virage est celui du combat pour la justice.
Le caritatif qui ne voit que l'individu est une étape nécessaire. Mais l’individu est entre les mains de pouvoirs qui ont tendance à abuser de leur et à asservir quiconque.
Si la diaconie, en raison de sa proximité avec les êtres qui souffrent et qui subissent le plus durement la loi inique des plus forts ne dit pas ce qu'elle voit, ce qu'elle entend, ce qu'elle finit par comprendre et par savoir, elle trahit les hommes qu'elle prétend servir et elle trahit le Dieu d’amour dont elle dit vouloir prolonger la mission.
Le clivage dont je parlais tout à l'heure se situe précisément à cet endroit.
Il traverse les ouvres dites lourdes ou institutionnelles comme les associations et diaconats moins structurés.
A l'endroit où il faut s’engager au-delà de l'aide immédiate et individuelle et porter le fer dans la plaie des égoïsmes criminels qui défigurent notre monde et l'humanité, certains reculent, affolés ; d'autres essayent d’avancer.
Ceux qui avancent font très vite l'expérience de la force et de l'alliance des conservatismes de toutes sortes.
Une telle diaconie véhicule de la dynamite.
Elle déchaîne contre elle les courants de piété qui redoutent la politique comme la peste mais aussi les lobbies politiques et économiques qui n’aiment pas qu’on leur chatouille ne serait-ce que le petit orteil.
La question qui se pose à c elle, et à ceux qui veulent servir l'homme, tout homme et tout l’homme est la suivante : ne finit-on pas par prendre pour de la dynamite ce qui n'est rien d'autre que la « dynamis » révélée en Jésus-Christ ?
II est vrai que l'explosion a eu lieu.
Mais de celle-ci nous serions mal venus de nous plaindre.