Retour à Protestantisme et société

Retour à l'accueil

Chômage et lien social

Cahiers de la Réconciliation n ° 3 - 1999

Frédéric de Coninck, sociologue

Chômeur... symbole du paria, du laissé-pour-compte. Encore aujourd'hui, à l'heure de l'État-providence, la société est dure pour ceux qui ne produisent pas. Comment préserver son identité quand on est directement frappé par la crise ? L'auteur propose quelques réponses.

Le chômage est un concept récent. Si vous regardez, par exemple, les résultats du recensement de 1891, vous n'y trouverez pas la catégorie « chômeurs », mais une catégorie aux contours flous et qui rassemble un ensemble de marginaux : professions inconnues, individus non classés (enfants trouvés, enfants en nourrice, personnes internées dans les asiles) et sans profession. Ces « sans profession » se détaillent eux-mêmes en saltimbanques, bohémiens, vagabonds, filles publiques ou chômeurs. Voilà ! On finit par trouver le mot, mais en quelle compagnie ! On ne créera une catégorie spécifique pour les chômeurs qu'au recensement suivant, en 1896.
En remontant plus haut dans l'histoire, on retrouvera la mémoire de hordes de pauvres et de marginaux, pris en charge parfois, dévalorisés souvent, mourant de faim, de froid ou de maladie. Dans les périodes de crise, cette situation touche de larges franges de la population, à l'occasion de grandes famines, de guerres ou de grandes épidémies. On n'appelle pas ces populations des chômeurs mais tout simplement des pauvres.

Une catégorie typique des temps modernes

Le chômage, comme phénomène de pauvreté à part et bien identifié, est directement lié à l'émergence du salariat et à la révolution industrielle. Un chômeur est un salarié en puissance qui n'a pas d'employeur. Dans le monde traditionnel de l'agriculture, de la petite production et du commerce d'autrefois, les choses sont bien plus flexibles. On est d'abord rattaché à une famille qui se charge de vous nourrir et de vous faire travailler. La famille fait bloc. Quand elle sombre, elle sombre en bloc. Si elle vous exclut, vous n'avez plus guère de ressources et vous rejoignez les hordes que nous évoquions, à moins qu'après une vie d'aventures vous ne parveniez à vous rétablir à la force du poignet. Quand les auteurs bibliques rendent attentifs au sort des veuves et des orphelins, ils pensent à ceux qui n'ont plus de famille, donc plus de soutien et qui sont de ce fait livrés en pâture aux requins de tout poil.
Avec le salariat, les choses sont différentes. Tout est beaucoup plus formalisé. Vous êtes payé pour un travail précis et votre employeur n'a pas de devoir de secours envers vous si vous êtes licencié. Il faudra imaginer des systèmes de secours organisés par la puissance publique et c'est ce qu'on appellera le chômage. En 1866, pas plus de 25 % des personnes ayant un emploi sont salariées 1. En 1896, le chiffre a augmenté, mais il est encore en dessous de 40 %. Au moment de la crise de 1929, il dépassait à peine les 50 %. En 1962, on avait pratiquement atteint 70 %. Aujourd'hui le chiffre est de près de 90 %.
Au moment de la crise de 1929 juste­ment, le chômage n'est visible que dans les grandes villes et, d'ailleurs, les chômeurs ne sont pas secourus nationalement. Ce sont les bureaux d'aide sociale des communes qui les prennent en charge, mais c'est à la discrétion de chaque commune . En France, l'A.N.P.E. n'est créée qu'en 1967, au moment où le salariat - et le salariat féminin en particulier - se répand, sur l'ensemble du territoire français. A partir de ce moment-là, on peut vraiment parler de chômage, avant on reste dans des formes hybrides où les réseaux informels de secours continuent à peser d'un grand poids.
Cette évolution a son revers : les réseaux d'accès à l'emploi vont devenir eux - mêmes beaucoup plus formels et il sera de plus en plus difficile de trouver un emploi à quelqu'un qu'on connaît en mobilisant des relations qu'on possède à droite et à gauche.

Des effets de système qui rendent la société complexe

Ainsi le chômage est aussi le signe de l'émergence d'une société nouvelle, où les liens sociaux de proximité sont à la fois moins forts et moins efficaces. À partir de 1965, les liens familiaux vont se distendre : les familles seront moins stables, le mariage perdra son rôle de modèle unique et même les couples mariés divorceront de plus en plus. Depuis l'après-guerre, un nombre sans cesse croissant de jeunes sortent du système scolaire avec au moins le baccalauréat en poche et, désormais, le diplôme est pratiquement toujours un prérequis pour accéder à un emploi. Dans les années 1960 apparaissent aussi les grandes surfaces qui vont transformer les pratiques de consommation : on n'achète plus au commerçant du coin, sur la base de la confiance qu'on lui fait, mais on achète d'après des critères de qualité abstraits. Ainsi, ni le voisinage ni la famille ne sont plus centraux, pour l'apprentissage, pour la vie quotidienne ou pour le travail. Les différents lieux de vie se dissocient de plus en plus les uns des autres.
Il devient donc difficile de secourir quelqu'un qui est au chômage. Comment faire ? L'A.N.P.E. elle-même a du mal à reclasser les chômeurs et ce n'est pas uniquement un problème macro-économique de déficit global d'emploi. Il devient difficile de remonter les fils qui amènent jusqu'à l'embauche. De fait, ont émergé des associations qui se sont fait une spécialité de recaser des chômeurs de longue durée. Leur premier travail est souvent d'essayer de resocialiser des personnes qui, du fait de leur exclusion professionnelle, ont peu à peu perdu pied par rapport aux règles sociales en général.

On parle souvent de la violence du chômage mais on voit qu'il s'agit, en fait, d'une violence sans visage. Dans les systèmes de travail antérieurs, on pouvait se plaindre d'un chef acariâtre, d'un patron dur, de clients méfiants, d'une mauvaise récolte, de fermages exorbitants : le mal était identifiable. Aujourd'hui, on n'a plus en face de soi que des règles impersonnelles auxquelles on est sommé de se plier. De fait, se développent des effets de système aux conséquences imprévisibles, dont sont victimes, un peu au hasard, des groupes entiers de personnes. Entre celui qui investit pour ses vieux jours dans un portefeuille d'actions en réclamant une rentabilité optimale pour son placement et le salarié qui se retrouve au chômage, il y a un lien, si on veut, mais il est extrêmement indirect. Les cadres qui procèdent aux licenciements dans les entreprises sont rarement des coupeurs de tête froids et insensibles. Ils plient devant des exigences sur lesquelles ils ne peuvent guère agir eux-mêmes.
On imagine alors la rage de ceux qui sont victimes de ces effets de système et qui sont impuissants aussi bien à désigner un coupable qu'à savoir que faire. Ainsi naît la violence des banlieues qui s'attaque à un ennemi sans visage, c'est-à-dire à quiconque représente quelque chose d'officiel : forces de police, voisin qui a un tout petit peu plus de chance que soi, chauffeur de bus, matériel public etc.

Un travail de longue haleine pour les chrétiens

Que faire en tant qu'Église ? On peut agir à trois niveaux. D'abord, au niveau macro-social, en soutenant les politiques d'aide aux personnes en difficulté contre ceux qui trouvent que ces politiques coûtent trop cher. Les différentes allocations sont utiles. Elles évitent que les gens ne sombrent définitivement dans la clochardisation. Les subventions aux associations intermédiaires sont également très utiles : elles permettent de resocialiser des individus en perdition. Il y a ensuite le niveau communautaire de l'Église locale où, via des diaconats, via des partenariats entre groupes mobilisés localement, on peut accueillir, redresser et accompagner des personnes qui ont perdu pied dans la société. Il y a enfin le niveau individuel où on peut tenter d'aider, à la mesure de nos propres forces, des amis qui ont besoin de nous. Rien de tout cela ne fournit une solution complète et définitive. Ce sont juste des moyens d'avancer face à un problème de toute manière très complexe.

Plus globalement, il est clair que l'Église peut être un lieu où les liens sociaux se renouent, alors que, partout ailleurs dans la société, ils se dénouent. Il ne s'agit pas de réinstaurer les relations sociales d'autrefois, qui passaient par des rapports interpersonnels souvent durs et autoritaires. Mais l'Église, ou des groupes dans l'Église devraient pouvoir être des lieux où des rapports de proximité se reconstruiraient sans les hiérarchies et le paternalisme d'autrefois.

Ceci a un rapport seulement indirect avec la question de la violence mais un rapport important. C'est lorsque des gens sont rejetés de partout qu'ils cèdent à la violence, et c'est en renouant des liens que nous pouvons mettre fin à cette violence sans visage que sécrètent les sociétés dites développées en cette fin de XXe siècle. À chacun, à chaque groupe, à chaque Église locale de se mettre en marche.

1 Si l'on exclut les salariés agricoles (12 % des personnes ayant un emploi) qui sont plus proches, à l'époque, dans leur accès à l'emploi et dans les rapports de travail qu'ils vivent, du monde traditionnel du travail à la tâche ou du travail domestique.